• [book] Fleur de Neige ∞ Review

    FLEUR DE NEIGE, LISA SEE

    [book] Fleur de Neige ∞ Review

    F I C H E   D U   L I V R E

    Titre : Fleur de Neige
    Auteur : Lisa See
    Nombre de pages : 404 pages
    Genre : Roman historique
    Éditeur : Flammarion, 2014

    S Y N O P S I S

       Dans la Chine du XIXe siècle, le destin de deux jeunes filles est lié à tout jamais. Fleur de Lis, fille de paysans, et Fleur de Neige, d'origine aristocratique, sont nées la même année, le même jour, à la même heure. Tous les signes concordent : elles seront laotong, âmes sœurs pour l'éternité. Les deux fillettes grandissent, mais si leur amour ne cesse de croître, la vie s'acharne à les séparer. Alors que la famille de Fleur de Neige tombe en disgrâce et que la jeune fille contracte le mariage le plus infamant qui soit, Fleur de Lis, par son union, acquiert reconnaissance et prospérité. L'amitié sacrée des deux femmes survivra-t-elle au fossé que le destin a creusé entre elles ?

    (c) BABELIO

    M Y   I M P R E S S I O N (attention spoilers)

       Étant amatrice de l'histoire et de la culture asiatiques, je déplore souvent que les romans se déroulant en Asie soient peu mis en avant (pour trouver celui-ci, j'ai dû passer des heures sur la bibliothèque Kindle -_- Donc si vous avez des suggestions, n'hésitez pas !). Jusqu'à présent, je tombais principalement sur des romans qui relèvent plus de l'exotisme, sans véritable "âme" : écrit par des Occidentaux pour des Occidentaux, or je recherchais désespérément une certaine authenticité et je pense l'avoir trouvée dans ce roman.

    Les fausses couches étaient monnaie courante dans notre district et les femmes n'étaient pas censées y attacher une grande importance, surtout s'il s'agissait d'une fille. Quant à la mort d'un nouveau-né, elle ne s'avérait dramatique que si l'enfant était un garçon. Dans le cas contraire, les parents étaient le plus souvent soulagés : cela ferait une bouche de moins à nourrir.

       Dans un premier temps, le roman aborde la vie quotidienne des paysans et leurs difficultés à travers la description de la petite enfance de Fleur de Lis, on découvre ainsi le quotidien des Chinois au 19e siècle, époque peu connue et peu évoquée dans les romans actuels, mais l'originalité de ce roman est qu'il se focalise vraiment sur la femme et ses conditions de vie, et plus particulièrement sur une enfant. À travers son regard, tout un flot d'émotions nous traverse par rapport à la misère, à la place des femmes "à l'étage" de la maison et surtout par rapport à plusieurs pratiques et coutumes de l'époque. En effet, le roman va nous parler d'une pratique assez connue : le bandage des pieds. Je ne sais pas vous, mais en ce qui me concerne, cette pratique a été très longtemps associée dans mon esprit à la Chine. Lorsque j'étais enfant j'avais vu un reportage qui en parlait et j'ai ensuite été persuadée que la coutume existait depuis des siècles et existait encore à l'heure actuelle : j'avais été traumatisée. Et ce roman m'a tout de suite rappelé les photos que j'avais eu l'occasion de voir à travers ce reportage, mais les mots étaient encore plus tranchants et incisifs, j'étais vraiment dégoutée en lisant les pages et j'ai eu envie de refermer le livre à plusieurs reprises tant je trouvais ça "dégueulasse". Mais je pense que c'était important que le livre en parle car je pense qu'on connait mal la pratique. Personnellement, je pensais juste qu'elle se bandait les pieds, avaient mal mais que c'était sans danger... Erreur fatale, on pouvait en mourir et si le bandage était mal fait, on se retrouvait avec des moignons, handicapée et la douleur pouvait persister jusqu'à la fin de nos jours... Cette cruauté fut vraiment un choc pour moi et je me suis demandée pourquoi on infligeait ça à des petites filles... tout ça pour avoir des petits pieds en forme de lotus... c'était vraiment barbare quand on pense à toute la souffrance que de ces petites filles et de ces femmes. Cette partie du roman m'a vraiment beaucoup touchée et j'avais envie de pleurer avec elle. 

       Outre cet aspect, j'ai apprécié découvrir les cérémonies funéraires, de mariage (toute l'histoire de la préparation du trousseau), j'avais vraiment l'impression de vivre avec cette famille au fil des pages et de découvrir les difficultés de la vie en même temps qu'elle. Un aspect qui m'a tout particulièrement intéressée est le "nu shu". Je n'avais jamais entendu ce terme avant (ni ma prof de chinois d'ailleurs), il s'agit d'une langue secrète que les femmes utilisaient entre elles à l'époque dans certaines régions chinoises, c'était un moyen de parler entre elles sans que les hommes puissent comprendre... Ce "langage féminin" a vraiment suscité mon intérêt et je trouve dommage que cette écriture se soit perdue à l'heure actuelle car elle faisait partie du patrimoine chinois quand on pense à ses origines et son utilisation, ce roman a donc le mérite de remettre en avant une pratique désormais oubliée. 

    Pour que mes pieds soient considérés comme parfaits, il fallait qu'ils obéissent après le bandage aux sept critères suivants : ils devaient être minuscules, étroits, élancés, pointus et cambrés, tout en restant parfumés et doux au toucher.

       Le lien qui unit les deux petites filles "laotong" est également intéressant car il permet de mettre en parallèle le destin de deux petites filles qui n'auraient jamais dû se rencontrer dans une société où les classes étaient bien cloisonnées. L'histoire de Fleur de Neige est vraiment très triste car on découvre que l'aristocratie peut aussi tout perdre très rapidement mais qu'il faut tout faire pour sauver les apparences et l'impact que cela aura sur sa relation avec Fleur de Lis. Malgré tout, une amitié profonde nait entre les deux petites filles et transcende la société chinoise si cloisonnée, néanmoins, on perçoit une vérité douloureuse qui se cache derrière tout ça et j'ai été très touchée par la fin quand Fleur de Neige se rend compte que Fleur de Lis n'a jamais cessé de l'aimer... Cela m'a peinée de voir qu'elles s'étaient éloignées pour des raisons un peu stupides et qu'elles avaient eu tant de mal à se retrouver, et de percevoir les nombreux regrets... Leur amitié est vraiment très belle (même si certains passages m'ont fait un peu douter : s'agissait-il entièrement d'amitié ? N'y aurait-il pas quelque chose de plus profond qui se cache derrière, donnant naissance à la jalousie ?).

       Les deux petites filles sont assez attachantes, mais les aitres personnages sont plus distants, froids. On a l'impression qu'il n'y a pas beaucoup d'attaches entre les parents et leurs enfants, qu'ils sont là simplement pour accomplir leurs devoirs... Mais c'est quelque chose que j'ai retrouvée dans d'autres romans se déroulant dans des contextes similaires, je suppose que les relations entre les membres d'une même famille ont évolué avec le temps et qu'on ne s'attachait pas aux enfants car on savait que la vie était fragile et que la mort guettait (cela ne m'a pas empêché de vouloir frapper les parents de Fleur de Lis, sa tante et son oncle ont quand même semblé plus humains).

    Dans l'espoir que ma famille me témoigne la plus élémentaire tendresse, j'ai accepté comme on l'a exigé de moi d'avoir les plus petits pieds bandés du district - et donc que mes os soient brisés, broyés, remodelés. Lorsque la souffrance s'avérait insoutenable et que mes larmes mouillaient mes bandages ensanglantés, ma mère venait me parler à l'oreille et m'encourageait à supporter une heure, un jour, une semaine de tourments supplémentaire, en me rappelant le bonheur qui m'attendait si je tenais bon un peu plus longtemps. Elle m'enseignait ainsi à endurer - non seulement les souffrances physiques liées au bandage et plus tard la grossesse, mais la douleur plus souterraine qui affecte notre coeur et notre âme. Elle mettait aussi l'accent sur mes défauts et m'apprenait à m'en servir, à les retourner en ma faveur. Dans notre contrée, nous appelons teng ai ce type d'amour maternel. Mon fils m'a expliqué que, dans l'écriture des hommes, il se compose de deux caractères : le premier signifie douleur, le second amour. Tel est l'amour maternel."

       Pour finir, j'ai aimé que Fleur de Lis prenne en charge la narration et qu'elle dise au début qu'elle va nous raconter notre histoire et qu'à la fin elle dise qu'elle a mis son histoire par écrit car cela confère au roman une véritable authenticité, on a l'impression qu'il s'agit d'une histoire vraie, qu'une dame âgée décide de mettre par écrit pour qu'on garde une trace de sa vie (un peu comme des mémoires), faisant plonger le lecteur dans l'intimité d'une personne, mettant en avant la sincérité du personnage... On avait l'impression que cette histoire aurait pu exister (certaines femmes ont d'ailleurs dû avoir des destins fort semblables à celui des personnages du roman). Ce roman a vraiment le don de nous transporter sur un autre continent à une autre époque grâce à ses très belles descriptions de la société chinoise du 19e siècle à travers une amitié qui n'a rien de banal. 

    Pour aller plus loin :

    • Site sur le nu shu • Article sur le nu shu (wikipédia) • Article sur le nu shu (en anglais) • Article sur le bandage des pieds (wikipédia) • Article sur les laotong (en anglais) •

    E N   C O N C L U S I O N

    ★★★★★

       Un roman passionnant que je conseille à tous les amoureux de la culture asiatique : ce livre est riche en connaissances sur les traditions de l'époque. J'ai apprécié que l'histoire se concentre sur la condition de la femme dans la Chine du 19e siècle et de découvrir un roman où la romance n'est pas omniprésente mais qui met en avant d'autres valeurs et d'autres éléments. L'auteur s'est fortement documentée pour écrire ce roman et c'est un véritable plaisir de se divertir tout en apprenant de nombreuses choses. 9/10. 

    S.


  • Commentaires

    1
    louise16
    Lundi 19 Juin à 18:49

    J'ai lu ce livre il y a peu, il est magnifique, il est vrai que les détails sont surprenants d'authenticité.. comme tous ses romans.

    J'ai également lu de cet auteur : Pavillon des pivoines et Ombres chinoises que je recommande.

      • Lundi 19 Juin à 20:54

        Merci pour tes recommandations, je vais peut-être me laisser tenter (même si je trouve que ses livres ne sont pas les moins chers *radine*). Si tu as d'autres conseils pour des romans qui se passent en Asie, n'hésite pas :)

    2
    sooki
    Dimanche 25 Juin à 10:53

    J’ai eu l’occasion d’entendre parler de ce roman documentaire qui a été porté en métrage avec une adaptation libre peu recommandable semble-t-il.

    Pratique relevant d’un consensus qui se reproduisait de mère en fille en permettant de se distinguer des servantes, le but était d’avoir des pieds « parfaits » selon des critères précis afin d’assurer le meilleur mariage au-dessus de son statut familial d’origine, souffrir le martyre pour être un objet sexuel convoité en complément d’une position d’élite et de soumission.

    Lu sur Wiki-archives, l’origine qui remonte au Xe siècle de cette pratique cruelle effarante, devenue quasiment une institution, un « fétichisme collectif institutionnalisé » répandu dans presque toutes les classes sociales, « pour un mari chinois le pied étant plus intéressant que la figure » s’agissant également de consolider la domination mâle avec ce symbole de la féminité.  

    J’ai bien aimé lire que « ce fantasme peut s’apparenter au port des chaussures à hauts talons en occident », certes il ne s’agit que d’apparence, le fantasme handicapant, une soumission aux desiderata de la gente masculine.sarcastic

    3
    koshinage
    Lundi 24 Juillet à 10:17

    merci pour votre analyse du livre ; çà me donne vraiment envie de le lire et je vais aller de ce pas me l'acheter

    s'il vous plait continuez à nous faire bénéficier de vos découvertes ; elles sont passionnantes

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